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suite de l'extrait du 1er juin pages 2 & 3

 

 

... Le ciel est livide, chauffé à blanc. La terre semble étouffer. Paysage monotone à peine rompu par les lignes de quelques collines boisées. Le Sappey-en-Chartreuse est loin, si loin. Il y a combien d'heures que je marche sur ce chemin écrasé de chaleur qui remonte la rivière?
Le village de Dumre, à 300 mètres d'altitude entre Pokara et Kathmandou, avec ses odeurs de gasoil et ses concerts de klaxons, n'est plus qu'un souvenir. C'est à partir de ce patelin minable au bord de la route qu'a commencé le 25 août notre marche d'approche vers le Manaslu : soixante porteurs, 1.8 tonne de vivres et de matériel apportés par camion de Kathmandou.
 
Juillet 1981
Depuis, nous marchons en direction du nord en suivant la rivière Marsyandi Kola, itinéraire bien connu des trekkers à la découverte des Annapurnas, une sorte de nationale 7 du trekking, encombrée d'Occidentaux en mal de dépaysement pendant les mois d'octobre et de novembre.
500 mètres plus haut, nous sommes toujours en plein pays de rizières inondées par la mousson. Le chemin prend ses aises, s'étale en un large sillon. Nous ne rencontrons que des Népalais.
Ceux, nonchalants, qui habitent dans les parages; d'autres, dont la destination est plus lointaine. Ainsi ces porteurs courbés sous de lourdes charges. Dans leur démarche lente et régulière, adaptée à la durée du voyage, toute la fatalité du monde ...
Rythmes désaccordés de ces milliers de pas dont le chemin résonne ...
Lorsque la piste s'égare à travers les rizières, il nous faut suivre docilement le réseau compliqué des petits talus qui enserrent chaque parcelle cultivée. Labyrinthe déroutant, hésitations, détours. Parfois se dessine la gracieuse silhouette d'une jeune Népalaise abritée sous son ombrelle.
Nos porteurs ne s'embarrassent pas de méandres. Ils vont tout droit, pataugent dans l'eau stagnante. Un léger clapotis s'échappe des chenaux d'irrigation, des gosses rieurs se poursuivent en s'aspergeant d'eau. Leurs cris joyeux s'unissent aux piaillements des oiseaux nichés dans les îlots de verdure. Au milieu des marécages, des buffles domestiques, au cuir noir et luisant, se vautrent avec béatitude dans la boue.
Abrutis de chaleur, nous nous traînons difficilement d'un groupe de maisons à un autre, n'aspirant qu'à un peu d'ombre.
Et lorsque, ô joie, nous tombons sur une «tea-shop », nous buvons verre de thé sur verre de thé, à demi affalés sur les tables de bois. À peine si nous échangeons quelques mots. À quoi bon parler de ce qui nous attend plus loin? Où sont les quatre « valeureux alpinistes », sourire aux lèvres, photographiés, interviewés, encouragés? Il n'y a plus que quatre pauvres types excédés, le visage moite de sueur, les pieds brûlés par les premières ampoules. Tout cela n'est pas très encourageant pour la suite des événements et je suis pris d'un doute sur le tonus et l'efficacité de l'équipe, comme si cette léthargie et ces soupirs laissaient augurer d'une suite désastreuse.
Avec enthousiasme, nous avons voulu mettre sur pied une expédition « sympa », mais est-ce suffisant d'être une équipe de copains pour venir à bout de l'une des plus hautes parois du monde?
Afin de préserver notre amitié, notre complicité, nous avons refusé d'augmenter l'équipe de deux autres grimpeurs.
Or, pour Gérard, c'est sa première expérience en Himalaya, et Dominique n'envisage pas vraiment d'aller jusqu'au sommet.
Alors, objectivement, quelles sont nos chances de réussite?
À intervalles réguliers, le chemin est jalonné de curieuses élévations de pierres plates faites de deux marches, généralement à l'abri de grands arbres. Sortes de havres qui permettent aux porteurs de quitter un moment le chemin détrempé, de déposer leur charge, le temps de fumer une cigarette, d'échanger quelques mots. Pauses éphémères où les nouvelles venues de l'amont et de l'aval circulent de bouche à oreille, déformées, parfois embellies au hasard des rencontres. Accroupis sur ces sortes de gradins, les gens du voyage deviennent pour un moment les spectateurs du va-et-vient des autres, de ceux qui continuent ...
Quand tombe la nuit cesse le trafic sur le chemin.
Pour quelques heures, les villages et les habitations isolées se transforment en pôles d'attraction. Talonnés par l'obscurité, les retardataires pressent le pas. Peu à peu, le silence court sur ce long ruban comme sur une bande magnétique dont on effacerait au fur et à mesure le son enregistré.
Ceux qui ont marché tout le jour ne veillent guère, les conversations s'alanguissent, quelques mots encore, chuchotés par des voix rauques cassées par le tchang * et le rakchi **. Les membres lourds de fatigue, chacun se recroqueville dans un coin de pièce, sommairement protégé par un vêtement ou par une couverture. Très vite le sommeil les terrasse.
J'aime observer ce basculement sans transition, significatif d'une abdication sans condition, d'une soumission librement consentie devant l'injonction du temps. Nous, les « civilisés », ne connaissons guère cet apaisement brutal. Comme pour annuler sa peur, la ville entre dans la nuit protégée par un bouclier de lumières, de bruits, de tapage.
Ici, nous vivons sans la moindre impatience au rythme d'une horloge naturelle, et je découvre ce que signifie vraiment avoir le temps ...
 
* Tchang: boisson aigre comparable à la bière.
** Rakchi: alcool de riz ou de maïs.
 
29 août 1981
Trois jours maintenant que nous avons quitté Dumre. Demain, nous aborderons les premiers reliefs et gagnerons de l'altitude. Vers midi, j'atteins en éclaireur Beni Sour, centre administratif important situé à 800 mètres d'altitude environ, au-dessus de la Marsyandi Kola, aux eaux boueuses et agitées.
Les maisons «modernes» des officiels sont en briques et tôle ondulée. Elles contrastent avec celles en torchis et toits de chaume des paysans.
En attendant le reste de l'expédition, je m'installe tranquillement à l'ombre, sur un replat de pierres sèches. Quelques porteurs discutent avec l'un des policiers du village, visiblement satisfait de rompre un instant son désoeuvrement réglementaire. Me voir seul les étonne quelques minutes, sans plus. Ils reprennent leur discussion, comme si de rien n'était. Cela m'arrange, j'aime ce détachement qui préserve mon anonymat et m'évite tout effort de communication. La chaleur du chemin m'a rendu paresseux.
Devant l'école, des gosses profitent d'une longue récréation. Deux ou trois cerfs-volants s'élèvent en hésitant, entraînés par le vent léger qui souffle dans l'axe de la vallée. Comme pour les petits Brésiliens, le cerf-volant est le jeu de prédilection des enfants népalais. Rustiques, faits de bric et de broc, ils terminent souvent leur existence éphémère brisés ou captifs d'une toiture, d'un réseau de fils électriques ou d'une clôture. Qu'importe! D'autres prendront le relais.
Je les regarde tournoyer dans l'air chaud. Peut-être est-ce une illusion: ils décrivent de mystérieuses arabesques? Je crois y voir des lettres parfaitement arrondies, clefs d'un langage que le vent dessine pour les enfants. Complices, ils rient, courent dans tous les sens comme pour saisir son message. Pour moi, cette écriture reste indéchiffrable. L'air est chargé des chuchotements et des senteurs que le vent a arrachés au pays du Nord vers lequel nous allons. Messager fantasque, insaisissable, porteur de nouvelles qui se diluent dans sa mouvance ... Je rêvasse, quand soudain l'un des oiseaux de tissu pique du nez vers le sol, puni sans doute d'en avoir trop «écrit» dans le ciel. ..
Sous l'oeil indifférent du policier, les enfants tentent en vain de sauver le squelette disloqué de l'oiseau blessé qui gît sur le toit de l'école ...
Au-delà de Kudi, village à environ 1 000 mètres, le relief prend de la vigueur, la chaleur perd de son intensité. Il pleut. Il pleut sans répit. Sous nos grands parapluies, nous ressemblons à des champignons ambulants. Les villages s'espacent. Nous ne rencontrons plus que des porteurs voyageant en groupes. Le chemin se rétrécit en un sentier étroit. Il ruse avec le terrain, hésite, se déroule le long d'une pente à la recherche de la crête, arrive à gagner de l'altitude grâce à une succession de marches creusées dans les parois abruptes d'un défilé, traverse un torrent pour esquiver un obstacle trop gênant.
Il nous donne un avant-goût de dépaysement, suggère déjà les déserts du Tibet par-delà les grands cols.
Nous laissons derrière nous la vie bouillonnante des plaines du Sud - surpopulation, misère, grouillement et tumulte des bazars, atmosphère lénifiante de la mousson - comme si elle ne pouvait franchir le seuil de la montagne.
Selon les croyances népalaises, les dieux ont élu domicile en Himalaya. Je les imagine comme ces souverains du Moyen Âge qui s'enfermaient dans des châteaux, loin de leurs sujets.
Des pèlerins montent parfois leur rendre hommage avec de modestes offrandes.
Quant à nous, les alpinistes, fiers de notre technologie, nous n'hésitons pas à fouler ces montagnes sacrées ...
Nos caisses sont pleines de nourriture et de matériel flambant neuf destinés seulement à notre petit confort. Là haut, quelques déchets témoigneront de notre passage ...
Les dernières rizières disparaissent. Un long chemin montant nous mène à Tale, premier village tibétain enfoui au milieu des maïs, dominé par de sombres falaises. Nous trouvons refuge pour la nuit dans l'une de ses maisons de bois rappelant les cabanes des trappeurs canadiens.
Autour du foyer, un plat de pommes de terre circule entre nos hôtes, quelques porteurs et nous. On nous offre même des oeufs. L'esprit vide de toute préoccupation, l'imagination en sommeil, j'écoute sans les comprendre les mots qu'échangent les porteurs. Je savoure ces instants précieux où rien ne peut m'atteindre. Je me dédouble, deviens un spectateur réfugié dans une confortable neutralité, qui assiste indifférent à quelque mystérieux débat. Et je souhaiterais que ne s'achève jamais le calme déroulement de cette soirée privilégiée.