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30 août 1981
Après six jours de marche, vers 2 000 mètres, un peu avant Tonje, nous quittons le chemin qui mène à Manang, village tibétain situé sur un plateau désertique au nord des Annapurnas. Un chemin rassurant au bout duquel ceux qui l'empruntent savent que rien d'extraordinaire ne se passera. Un simple périple qui, à peu de chose près, ramène benoîtement au point de départ.
A la bifurcation des deux voies, j'envie presque les quelques randonneurs qui nous dépassent, ignorant le sentier qui descend vers la Marsyandi Kola. Nous franchissons un pont de bois bizarrement coiffé d'une toiture et rejoignons la rive gauche de la rivière.
À l'entrée du village, des drapeaux à prière aux couleurs pastel, montés sur des bambous, claquent au vent. Ces morceaux d'étoffe effilochés, couverts d'inscriptions en népalais, ne seraient-ils pas les emblèmes d'une puissance invisible marquant les confins d'un territoire, adjurant le voyageur téméraire et inconscient de rebrousser chemin? Au contraire, seraient-ils une invite pour aller chercher plus loin le royaume de la sagesse? Om mani padme hum: le joyau dans la fleur de lotus ...
Le ciel s'est dégagé. Les nuages filent, rapides, laissant percer quelques rayons de soleil. Tonje s'ébroue, secoue sa chape d'humidité et se fait accueillant. Une fumée bleutée monte des toits recouverts de bardeaux. Entre les maisons de bois, le pavement des ruelles étroites transpire encore légèrement.
Des enfants aux yeux bridés, aux pommettes saillantes, vêtus de tuniques informes, ni ocre ni grises, nous regardent passer, un petit souriré au coin des lèvres ...
À quelques centaines de mètres des dernières maisons, devant nous s'ouvre un défilé si peu marqué qu'une heure auparavant nous ne pouvions pas en soupçonner l'existence. Il remonte vers le nord jusqu'au massif du Manaslu. Là bas, c'est l'inconnu. La montagne reste invisible. Tout semble indiquer que nous allons à la rencontre du mauvais temps. Le sentier se faufile à travers un amas de roches granitiques, grimpe lentement, disparaît parfois sous une épaisse végétation.
Je marche, attentif aux bruissements et aux remuements de ce pays nouveau. Hormis cette piste indécise, aucune trace d'activité humaine. D'ailleurs, entre le cours impétueux de la Dudh Kola («la rivière de lait») gonflée par la mousson et les versants abrupts qui l'enserrent, où pourrait-on bien vivre?
Cette vallée encaissée proche de la Chine n'est pas encore accessible aux trekkers. Elle n'est ouverte qu'aux seules expéditions.
Après quelques heures de marche, j'arrive à un pont de bois qui enjambe les remous tumultueux de la rivière de lait. Quelques marches moussues longeant un mur de pierres plates à demi déchaussées, et je pénètre sans transition dans Tilje sous un ciel plombé. Sinistre! Une petite pluie fine voile les maisons de bois d'aspect misérable entourant une placette dont le dallage disjoint laisse déborder la boue. Dans la clarté lugubre de cette fin de journée, ce village me serre le coeur, presque vide, silencieux. Des enfants s'approchent, timides, me dévisagent. Vêtus de loques, la voix enrouée par une bronchite chronique, ils se hasardent à me sourire. Certains d'entre eux présentent des signes évidents de dégénérescence. Accroupie sur un rocher, j'avise une forme qui n'a d'humain que le nom: une tête énorme au regard vide plantée sur un corps squelettique aux membres atrophiés. Résultat d'une consanguinité inévitable malgré la situation de Tilje sur la voie d'accès du Tibet depuis la Marsyandi Kola.
Le chef du village nous héberge pour la nuit dans sa maison. Après un dîner paisible empreint de courtoisie éclate une violente altercation entre le père et le fils. Motif: le fils s'est mis dans la tête de retourner « faire des affaires» à Bangkok ou à Hongkong, en usant de son privilège de franchise douanière*. La tête encore pleine des «splendeurs» de la grande ville, le garçon accepte mal son retour au pays.
Comment ne pas le comprendre? Perdu au fond d'une gorge, Tilje reste figé dans le temps. Ses habitants n'ont jamais franchi les limites de l'Himalaya, leur vie misérable leur suffit. Mais pour celui que la curiosité a poussé « ailleurs », plus loin, comment se réadapter à la vie du village, comment accepter le dur travail dans les champs de maïs, les nuits interminables, trouées seulement par les maigres lueurs des quelques lampes à huile?
En amont de Tilje, l'inquiétude me gagne. Est-ce l'approche de la haute montagne qui rend la nature si hostile, notre cheminement si hésitant? Nous progressons lentement au fond d'une longue entaille envahie par la forêt. De hautes falaises coiffées de brume répercutent en écho le fracas du torrent dont les eaux blanchâtres cascadent bruyamment en d'innombrables chutes.
Parfois, une clairière, entracte miraculeux, rompt l'angoisse, la sensation d'étouffement: le rideau d'arbres s'éloigne, cesse un moment de nous oppresser. Quelques cabanes, des murets de galets ronds, l'ébauche d'un défrichage, témoignent d'une présence humaine. Et pourtant nous ne rencontrons âme qui vive.
* Le gouvernement népalais accorde aux habitants de cette régioncune détaxe sur tous les objets qu'ils importent.
 
3 septembre
Non loin de Bimthang, lieu de retrouvailles des caravanes itinérant entre le Népal et le Tibet, zone de maigres pâturages, d'abris précaires, nous abandonnons le chemin qui remonte vers le nord. Une crête escarpée sépare la Dudh Kola du glacier de la Domen Kola, son affiuent. Par de raides pentes herbeuses, il nous faut franchir un col vers 4 000 mètres. Descente scabreuse sur l'autre versant. Noyés dans le brouillard, nous errons entre les barres rocheuses. La pluie redouble de violence. S'aidant de leur bâton, les porteurs, malgré la lourde charge, gardent leur équilibre, avancent d'un pied sûr. Nous rejoignons tant bien que mal la moraine du glacier. Vers 3700 mètres, la forêt s'éclaircit, nous arrivons épuisés, trempés, sur un vague replat d'herbes hautes et serrées.
Il me semble reconnaître cet endroit, et pourtant je ne l'ai jamais vu! Nous avions prévu d'y installer notre camp de base.
Mais où sommes-nous? En Himalaya ou perdus par magie dans une brousse d'Afrique? Je ne serais guère étonné à cet instant de découvrir que derrière ces brumes ne se cache aucune montagne! Impression déprimante de nous être arrêtés trop bas, comme si, craignant d'entrer vraiment dans l'aventure, nous étions demeurés en coulisses.
Transis jusqu'aux os, nous restons plantés là, debout, incapables de la moindre réaction devant cette abondance de végétation. Heureusement, les Sherpas prennent la situation en main. En moins d'une heure, les herbes sont dégagées, couchées, du bois est coupé puis rassemblé en fagots. Quelques branches entrecroisées, une bâche déroulée par-dessus, et voilà vite monté un abri pour vingt personnes. Grâce à un peu de kérosène, le feu est allumé. Une grande gamelle d'eau posée dessus va servir à préparer le thé: breuvage miraculeux qui réchauffe et rapproche les individus dans un même rituel et permet d'envisager l'avenir sous un jour différent. Je suis toujours surpris et émerveillé par ce don qu'ont les Népalais de réussir à créer un confort succinct mais appréciable, même dans les pires conditions.
Nous nous réunissons sous la bâche pour procéder à la paie des porteurs. Les comptes n'en finissent pas. Lorsque l'un d'eux enfouit fébrilement ses billets dans quelque poche secrète, on peut être sûr qu'ils ont été comptés et recomptés une bonne demi-douzaine de fois. Certains d'entre eux ayant réclamé de multiples avances au cours de la marche d'approche, la liasse qu'ils reçoivent est plutôt maigre. Sans bien saisir le pourquoi et le comment de ces tractations, ils font aveuglément confiance à leur naike * et repartent vers leurs lointains villages. Désormais, l'expédition se réduit à une dizaine de personnes.
Une première reconnaissance nous permet de remonter le glacier d'accès à notre fameuse face ouest. Jusqu'à 4 500 mètres, il pleut. La température reste douce, l'air est saturé d'humidité.
Nos vêtements sont moites. À force de les mettre à sécher au dessus du feu, ils se sont complètement imprégnés d'une forte odeur de fumée.
Gérard et moi longeons le soubassement rocheux de la face ouest. Des éperons de roches sombres et moussues disparaissent dans les nuages. D'après nos photos, ils sont dominés par des séracs. Une menace invisible est suspendue au-dessus de nos têtes. À intervalles réguliers, le grondement d'une avalanche se répercute d'un côté à l'autre du cirque que forme ce versant du Manaslu. Surgissant du brouillard, elle vient s'étaler en amas chaotiques sur la surface du glacier. Nous sommes parfois obligés d'escalader ces monticules. Quel endroit sinistre et inquiétant!
Heureusement, il y a la présence de Gérard, la chaleur amicale de son regard, ses moustaches à la Charles Bronson ...
Les Sherpas sont restés au camp de base. Avant d'affronter la haute montagne, ils doivent, selon la tradition, se mettre sous la protection de leurs dieux. Une cérémonie d'offrandes est prévue à cet effet.
Dès l'aube, Humbu, notre « cook », a préparé avec ferveur toutes sortes de friandises. J'imagine les Sherpas debout sous une banderole de drapeaux à prières, offrant à leurs divinités ces nourritures accompagnées de thé, de lait, et de tsampa (farine d'orge grillée).
J'ai l'intuition que nous aurions dû assister à cette cérémonie. La montagne est trop inquiétante pour que je ne me sente pas concerné par leur démarche et que je la dédaigne.
Quant à se concilier la bienveillance des dieux par procuration, ce serait un peu trop facile!
Arrivés à 4800 mètres, nous n'avons toujours pas trouvé d'emplacement correct pour le futur camp de base avancé.
La pente devient plus raide. Sur la glace, l'eau ruisselle en minces filets. Des cascades surgissent des surplombs qui nous dominent. La pluie se change en neige fondante. Pas de doute, la montagne est en pleine débâcle. Il n'y a rien d'autre à faire que de regagner le camp de base. Mais, avant, nous déposons à l'abri d'un énorme bloc de rocher le contenu de nos sacs: 1 000 mètres de corde, une tente, une grande partie de nos pieux à neige et des médicaments.
* Naike: chef des porteurs, payé au même tarif qu'eux, mais ne portant aucune charge
 
Le lendemain, quand nous y retournons, stupeur! Le bloc de rochers a disparu, volatilisé! On ne reconnaît plus rien. Une avalanche a tout enseveli sous plusieurs mètres d'une neige dure, compacte. Pendant des heures, nous creusons comme des forcenés pour retrouver notre matériel. En vain! Des mètres de neige déblayés pour rien! Tout est perdu. Définitivement. Que faut-il envisager?