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suite de l'extrait du 15 juin

 

Je préfère faire le vide dans ma tête, chasser le Manaslu de mes pensées. En bas, il y a le camp de base à l'abri de ses menaces ... la chaleur du feu, une nuit tranquille en perspective. Demain est un autre jour ...
 
Pendant la descente, nous nous apercevons que le vent a couché à terre les mâts des drapeaux à prières plantés par les Sherpas. Inutile de le leur dire, ils seraient capables d'interpréter cela comme un mauvais présage, un avertissement de leurs dieux ...
 
Extrait du carnet de bord de Gérard BRETIN
 
Attente. La montagne est blanche. Auréolée de nuages fugueurs. Elle est le centre de nos pensées, de nos désirs. Pour la vaincre, nous échafaudons des plans de bataille parfaitement dérisoires. Chacun de nous est au' bord du renoncement, mais personne n'ose le dire. Taire la vérité est une manière de nier la réalité. L'un d'entre nous coiffe son walkman, un autre prend un livre. Le silence s'installe jusqu'au moment où l'anxiété nous oblige à ouvrir la bouche.
 
Mais à quoi bon... Pourquoi reparler de cette paroi et de ses dangers, d'un itinéraire possible alors que nous ne l'avons qu'entr' aperçue. Nous ne sommes pas assez costauds pour balayer de nos têtes cette montagne et attendre avec calme la fin de la mousson.
Toujours ce besoin d'anticiper. Comment accepter l'échec d'un an d'efforts, de rêves? Comment supporter l'idée d'aboutir à un camp de base boueux pour en repartir presque aussitôt, tenus en échec par une face rébarbative et dangereuse?
 
Sur tout cela se greffent les angoisses de chacun que les autres subissent. Pierre se rétracte dans son obsession d'atteindre le sommet. Cette obsession se traduit dans les rites quotidiens les plus terre à terre:
«Le sucre file trop vite, il faut nous rationner. À partir de maintenant, nous ne mettrons plus qu'un demi sucre dans notre tasse de thé! » Et encore, que de discussions avant d'aboutir à cette concession!
Inconsciemment, nous avons le sentiment que ces quelques privations consenties par avance seront portées à notre actif quand se présenteront les véritables difficultés! Psychologie sommaire, frisant le ridicule.
 
Heureusement que Dominique est là pour faire baisser la tension générale (normal pour un médecin!).
Rigolard, l’oeil vif un tantinet égrillard, il disserte à tort et à travers avec délectation sur les femmes,en général et en particulier. Il semble convaincu. L'excès de ses propos est tel que nous ne pouvons prendre son discours qu'au deuxième degré, et encore!
Et que le fou rire nous plie en deux!
 
Septembre, toujours
 
La mousson ne semble pas préoccuper nos Sherpas. Ils passent leur temps à jouer aux cartes et aux dés pour quelques roupies, arrosant leurs parties de lampées de rakchi. Sous une apparente bonhomie, il existe entre eux une hiérarchie bien établie, soulignée par la différence de qualité de leurs vêtements.
Lakpa Norbu, notre sirdar (chef des Sherpas), dirige toute l'équipe. Lui et Ang Kami sont de vieilles connaissances.
N'étions-nous pas ensemble au Dhaulagiri? En plus de sa fonction de porteur d'altitude, Lakpa a pour tâche de gérer toutes les dépenses de l'expédition sur place.
Mais le règlement étant le règlement, nous sommes tenus d'embaucher, en plus de nos deux fidèles, un certain nombre de « subalternes» : un local porter qui a le droit d'effectuer des portages un peu au-delà du camp de base; un kitchen boy,marmiton aux ordres de notre cuisinier, Humbu; un mail runner, agent de liaison entre le camp de base et le reste du monde, et, pour finir, un wood cutter au rôle ambigu, payé pour rapporter du bois qu'il n'a théoriquement pas le droit de couper !...
Lakpa Norbu et Ang Kami ont des tempéraments parfaitement différents: la fourmi et la cigale, en quelque sorte! Le premier possède un sens inné de l'organisation, se montre très efficace dans son travail. Il prépare son avenir, calcule, multiplie les contacts avec les guides occidentaux, met sur pied une boutique de matériel de montagne, enchaîne expéditions et trekkings au Népal, au Bouthan ou en Inde. Le deuxième est d'une générosité aussi brouillonne que touchante. Il adore séduire, donnerait sa chemise sans réfléchir. Lorsqu'il est saoul, il se bagarre facilement avec les autres Sherpas. Son grand plaisir, quand il n'est pas en expédition, est de parader sur sa moto dans les rues de Kathmandou, et de dépenser ses roupies.
Tels quels, ils nous sont précieux à des titres différents.
 
12 septembre
 
Le camp de base avancé est finalement installé à 4700 mètres. Le temps est meilleur. Nous progressons sur des pentes dangereuses de neige et de glace. 1 200 mètres de cordes fixes sont placées pour atteindre le camp I, 1000 mètres plus haut.
 
Extrait du carnet de bord de Gérard BRETIN
 
Depuis le 15septembre, le temps est au beau fixe; nous avançons rapidement. À 5 700 mètres, le camp 1 est taillé dans la glace au pied d'une tour rocheuse triangulaire. Notre itinéraire, surtout dans sa partie inférieure, est exposé aux avalanches, les cordes fixes régulièrement arrachées. Il faut à chaque trajet en installer de nouvelles pour permettre aux Sherpas d'effectuer quelques portages.
Bernard et Pierre partent ce matin du camp de base pour le camp 1. Ils emportent le matériel technique nécessaire pour franchir un mur ultra raide donnant accès à une grande rampe glaciaire. C'est sans doute le passage clé de l'itinéraire. Comme d'habitude, Pierre grimpe très vite; Bernard, plus calmement. Il prend le temps de s'équiper et le suit à distance. À ma grande surprise, je le vois revenir une heure plus tard, l'air malheureux. Il ne se sent pas en forme, et ce diable de Pierre, allant à toute allure, a pris sur lui une confortable avance. De quoi décourager les meilleures volontés!
Le lendemain matin, c'est à mon tour de filer aux aurores pour rejoindre Pierre et l'aider à équiper le ressaut. Bernard décide de se reposer au camp de base. Une séance de jumars menée tambour battant!
C'est la grande forme! À 7 heures, j'arrive au camp 1.La tente est toujours là, mais rien ne bouge! Un comble! C'est moi qui vais réveiller Pierre alors qu'il devrait être sur le pied de guerre à m'attendre. La fermeture Éclair de l'entrée de la tente s'ouvre d'un coup. Au bout d'un bras apparaît un bol de thé fumant. Il m'a bien eu! Pas question de poser mon sac. Pierre sort tout habillé de la tente comme un diable de sa boîte. Le temps d'avaler mon thé, et nous voilà repartis.
Notre progression se ralentit. Pierre équipe les longueurs de neige raide qui mènent au mur. Ancrage solide sur les rochers en bordure, puis fixation des cordes. À mon tour. Je gravis les passages et consolide les arrimages. Juste au-dessus de nos têtes, 100 mètres d'une sorte de cascade de glace parsemée de blocs rocheux. Une inclinaison d'au moins 60 degrés. Altitude:6 100 mètres.
Pierre attaque le mur. Glace cassante d'un blanc/bleu. Des glaçons dégringolent. J'essaie de les éviter comme je peux. Relais inconfortable à mi-hauteur, sur un seul piton. Rien à faire d'autre que de m'y suspendre. L'endroit est dangereux, malsain, exposé aux chutes de pierres.
Impossible de visser la moindre broche à glace. Le rocher est délité, mal fissuré, assurance des plus précaires ...
J'ai l'impression d'être là depuis une éternité, suspendu dans le vide par mon baudrier, sans bouger. Je suis d'un oeil inquiet la progression acrobatique de Pierre.
Il est maintenant très loin de moi et plante un nouveau piton. Que se passe-t-il? Un faux mouvement, sans doute? Un caillou se descelle, tombe d'abord à la verticale, puis rebondit. Je n'ai que le temps de lever le bras pour me protéger la tête. Bruit sourd, je lâche tout. Pierre n'est plus assuré! Voile noir devant les yeux, envie de vomir. Je crie et manque de m'évanouir.
Quelques minutes plus tard, je refais surface. Je ne peux plus me servir de mon poignet, impossible de remuer les doigts, mais je n'ai rien à la tête. Ce réflexe que j'ai eu m'a évité le pire. Une seule envie:redescendre. Désespoir à l'idée que peut-être l'expédition, pour moi, c'est fichu!
Pierre rebrousse chemin. De toute façon, le plus dur est fait. Au camp I, mes doigts retrouvent un peu de leur mobilité. La pierre a heurté mon poignet gauche, mais ma montre a amorti le choc. Au camp de base, Dominique diagnostique un traumatisme sans gravité. Soulagement! Je vais pouvoir continuer,et, qui sait, atteindre le sommet!
 
Septembre, toujours
 
Le ressaut franchi, tous les quatre, en équipe de deux: Bernard et moi, Dominique et Gérard, nous remontons le fond d'un vaste dièdre que nous avions deviné sur les photos. –Où nous conduit-il?
Goulottes de glace incrustées de graviers, courtes pentes de neige, dalles rocheuses verglacées, une raideur constante qui fait que l'on n'éprouve jamais sur ce terrain la satisfaction du passage franchi. Pour tout arranger, les chutes de pierres sont fréquentes.
Nous progressons d'un relais au suivant aussi vite que possible, attentifs et anxieux aux moindres bruits qui viennent de là-haut. Le bord droit du dièdre est une paroi de 300 mètres presque verticale, en rocher instable. À plusieurs reprises, des grêles de pierres s'en détachent et nous dégringolent dessus.
Heureusement sans gravité. Ce n'est qu'aux heures ensoleillées, lorsque fond la glace, que les blocs les plus gros dévalent le dièdre, le rendant impraticable.
Une barrière de dalles lisses recouvertes de neige fraîche. Prises arrondies. Je grimpe en crampons sur le rocher, à la limite de l'adhérence. Lentement, sans à-coups. Mais à chaque déplacement je m'attends à glisser ...
C'est un terrain sans ligne directrice ni point de repos. Malgré la tension nerveuse, pour rien au monde je ne donnerais ma place en tête. L'envie sans doute d'être le premier à résoudre l'énigme du cheminement en surmontant ma peur du vide et de la chute ...
Un îlot rocheux, quelques fissures noyées dans une glace de fonte. Je réussis à planter une cornière que Bernard enlèvera à la main. Nous traversons en ascendance vers la gauche sous la menace d'une zone délitée, 100 mètres plus haut. Enfin des pentes de glace moins exposées! La partie supérieure du dièdre se découvre très haut, son bord droit s'amincit en une arête dont je ne peux pas évaluer la raideur. Est-elle praticable, seulement? Je fixe la corde, Bernard quitte le relais précédent. Je prends quelques photos. Mon regard glisse le long de ce toboggan sinistre vers le glacier éblouissant, 100 mètres en dessous. Bernard, à quelques dizaines de mètres, et Dominique, à peine visible au début du dièdre, se détachent sur l'arrière plan ensoleillé: deux présences à des échelles si différentes qu'elles accentuent encore la profondeur de cette rampe uniforme.
Ce versant du Manaslu est vraiment dangereux. Impressionnés par la destruction de notre dépôt de matériel nous limitons notre progression aux heures matinales de 4 heures à 10 heures du matin. Le reste du temps, nous nous mettons à l'abri. Cette avance « par bonds » est une méthode déjà employée par les Yougoslaves sur la face sud du Lhotse, l'une des plus rébarbatives de l'Himalaya. Eux grimpaient la nuit, s'enterraient le jour ...
J'ai finalement la conviction que nous avons choisi la bonne méthode: une équipe réduite plutôt que 1'«artillerie lourde ».
D'ailleurs, où aurions-nous pu placer d'autres tentes? Du pied de la face jusqu'au sommet du dièdre, il y a près de 2 000 mètres de dénivellation et un seul emplacement sûr, celui du camp 1. À peine suffisant pour quatre! Je préfère ne pas imaginer le va-et-vient d'une dizaine de grimpeurs sur ces pentes terriblement exposées!
Il faut faire vite. Tenter le sommet sans même attendre d'être complètement acclimatés, et puis filer!
Au-dessous du camp I, dans les traversées de couloirs, les cordes fixes n'ont pas résisté aux avalanches de neige humide provoquées par le soleil. Heureusement, Lakpa et Ang Kami ont accepté de monter sans assurance. Mais, dans cette rampe de glace qu'il va falloir couvrir 'rapidement, comment vont-ils se comporter?
Difficile aujourd'hui d'envisager cette ascension sans l'aide des cordes fixes. Folie de s'engager dans la face avec la perspective d'une descente plus qu'aléatoire, folie que d'avancer toujours plus loin en haute altitude en oubliant aussitôt le passage franchi, l'esprit uniquement obnubilé par ce qui s'étend au-delà ... Ces cordes sont à l'image d'un chemin rassurant, que l'on rouvre à chaque montée. Grâce à elles, on refait un terrain jalonné, devenu familier.
 
Leur point le plus haut me fait songer à l'extrémité d'un pont en construction, inachevé, jeté sur une étendue d'eau. Sans cordes, les alpinistes sont comme les passagers d'une barque solitaire dont le sillage à la surface de J'eau finit par s'effacer. Fragile « îlot» vivant isolé au milieu d'un désert de mer ou de pierre ...
Une fois le grand dièdre franchi, il va falloir nous engager plus totalement vers le plateau sommital. Si là-haut, par malheur, le mauvais temps survenait, nous aurions beaucoup de mal à revenir. ..
Peut-être d'autres grimpeurs partiront-ils un jour avec une conception plus audacieuse. Les mentalités changent vite, on l'a constaté dans les Alpes, où le résultat est saisissant. Mon point de vue sur la manière d'aborder cette face ouest évoluera certainement lui aussi. N'avions-nous pas sous-estimé les difficultés en ne nous embarquant qu'à quatre dans cette galère, alors que deux d'entre nous ne possédaient qu'une modeste expérience de la très haute altitude? En revanche, plus tard, si nous réussissons, mes points d'interrogation s'écriront à l'envers: peut-être aurait-il été possible de limiter encore nos moyens techniques, de réduire la marge entre l'objectif et nos capacités physiques par un engagement plus grand?
 
25 septembre
 
Nous sommes seulement à mi-hauteur du dièdre, vers 6200 mètres. La zone la plus dangereuse de la face est derrière nous. Des longueurs et des longueurs de glace ... Parfois, une plaque de neige dure soulage nos mollets de bois. À cette altitude, le cramponnage devient éprouvant. Bernard est en tête, il s'élève lentement. Je l'observe sans inquiétude particulière. Nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour cela. C'est un vrai ami. Je l'apprécie aussi pour la sûreté de son jugement technique et pour son efficacité dans l'action. Des qualités qui ne se démentent pas, quelles que soient les circonstances: aménagement d'un camp, choix de l'itinéraire, installation des cordes fixes.
Réservé au premier abord, il a besoin, pour être lui-même, d'un climat de confiance. Ici, loin du regard des autres, Bernard se sent dans son élément, se montre même plus serein qu'il ne l'est en général en France. Au camp de base, il est même enjoué, taquine les uns et les autres, plaisante sans affectation avec les Sherpas.
Cette aventure que nous vivons aujourd'hui, nous l'avons imaginée et conçue ensemble, il y a un an à peine, sur les flancs du Dhaulagiri. Nous en avons discuté avec passion au cours de nos tête-à-tête dans les camps d'altitude. Depuis, l'un comme l'autre, nous nous y sommes jetés avec le même enthousiasme.
Après sept ou huit longueurs de corde*, nous trouvons le soleil, le vrai, dur et chaud. La différence de température est saisissante. Une dernière longueur en bordure d'un éperon rocheux; Bernard, usé nerveusement par l'escalade, groggy par la chaleur, décide de redescendre.
À moins de 50 mètres au-dessus, une arête se dessine. Derrière, je devrais découvrir la suite de l'itinéraire. Je suis trop impatient de savoir, je continue seul.
Tirant derrière moi une corde, je me rapproche de la corniche. Le bleu du ciel filtre à travers sa base fragile. Je repère l'endroit où je pourrai la franchir. Une courte traversée vers la droite. Quelques coups de piolet pour ouvrir une brèche, un rétablissement à plat ventre sur l'arête.
Et, là, une violente émotion, presque le bonheur! L'arête se perd dans un vaste couloir de neige dure. Il mène au plateau sommital: merveilleux! C’est une pente uniforme, sans ressaut rocheux, coupée seulement de quelques séracs, dans sa partie supérieure. Le cheminement semble facile. Pour m'éviter des déceptions, je m'étais imaginé exprès d'autres difficultés ...
J'ai le sentiment d'une délivrance: dessous, le dièdre encaissé,l'ombre, le froid, les chutes de pierres. Et me voilà, au seuil de la vraie haute altitude. Vers le sud, des vallées sombres, étroites, trop étroites pour que j'en voie le fond.
En contrebas, un plateau glaciaire sur lequel (pour combien de temps?) s'est posée une mer de nuages.
Tout proche, le versant nord-ouest du Peak 29, un presque «8000», satellite du Manaslu. C'est une face impressionnante dont je n'ai jamais entendu parler. La mode des «8000 »nous fait ignorer de grandes parois!
Je réalise que le sommet est encore loin. A la descente, le couloir ne nous pardonnera pas la moindre erreur.
 
* Une longueur de corde = 30 à 40 mètres.