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suite et fin de son ascension au Manaslu

 

Il va falloir encore monter un camp sur cette arête, effectuer quelques portages dans le dièdre; au fond, rien n'est joué! Dans une heure je retrouverai Bernard et Dominique. Pas question de leur faire partager l'enthousiasme de ma découverte! J'ai déjà remarqué que l'excès de confiance, d'optimisme, portait malheur...
 
26 septembre
 
Bernard et moi installons une tente sur l'arête, notre camp II à 6600 mètres! Dans l'après-midi, le ciel se voile de manière étrange. Un vaste nuage sombre déborde rapidement les Annapurnas et le Dhaulagiri. Au coucher du soleil, la température reste douce. L'atmosphère me semble trop calme. Une menace plane, imprécise.
 
4 heures du matin. Réveil en sursaut. La tempête nous cueille de plein fouet. Sous le poids de la neige qui s'accumule, l'espace intérieur de la tente se rétrécit comme une peau de chagrin. Dehors, la tempête fait rage. Dans les sacs de couchage, nous sommes bien. Pas très envie de bouger... Attendre que ça passe... Pourtant, il faut fuir cette arête battue par le vent et les rafales de neige, descendre vers les camps inférieurs avant que les avalanches ne se déclenchent et nous coupent toute retraite. Dans la pénombre humide de la tente règne une ambiance lugubre et fébrile à la fois. Moitié fatigue, moitié cauchemar, j'imagine quelque part dessous des grilles qui se referment lentement, inexorablement. Quelques derniers fuyards tentent de se faufiler à travers les barreaux pour leur échapper...
 
Plus une seconde à perdre! Aux premières lueurs du jour, nous franchissons l'arête, gagnons le dièdre qui mène au camp I. Descente infernale! Trop lente, hasardeuse. Devant moi, Bernard est obligé de dégager les cordes prises dans la glace. Peut-être ferions-nous mieux de remonter vers le camp II encore proche, essayer de l'aménager malgré la tempête? Folie? Fatalisme? Nous choisissons de continuer cette descente hallucinante. Notre idée fixe dans l'immédiat : l'échappée! 1 000 mètres de dénivelée à travers le brouillard qui rampe le long de la paroi. Sous nos pieds, un gouffre béant. Des coulées de neige fraîche viennent converger dans le couloir, avant de disparaître plus bas. Parfois, elles nous recouvrent jusqu'à la taille... Un grondement continu, terrifiant. Je me sens aveuglé, avec la peur affreuse de voir s'abattre tout à coup au travers de la tourmente la masse compacte de l'avalanche qui ne laisse aucune chance. Tout ce blanc qui nous entoure finit par m'étourdir. La silhouette de Bernard est mon unique point de repère. Par instants, je distingue la ligne plus sombre de nos cordes, ébauche d'une orientation privilégiée. Nous ne pouvons que nous en remettre à elles pour nous sortir de ce piège, rentrer à bon port. Par la pensée, je m'évade de ce sinistre toboggan ; comme par enchantement, je file le long des cordes, saute de camp en camp, atterris en douceur dans la vallée. Mais le rêve se brise. Depuis combien de temps suis-je là immobile, attaché à ce relais? Plus bas, la traversée de ce couloir infernal, le ressaut glaciaire, les pentes en rive droite, le camp 1 enfin, si lointain. A quelques mètres à peine, des coulées de neige tourbillonnent sur place comme des folles, suspendues dans la pente par les vents ascendants.
 
Ce sont deux silhouettes pitoyables, chancelantes et couvertes de givre qu'Ang Kami et Lakpa, installés au camp 1, voient enfin surgir du brouillard. Il est midi.
 
Nous apprendrons qu'au même moment les guides de Pralognan-la-Vanoise ont vécu à 6500 mètres, sur les pentes de l'Annapurna, un véritable drame : l'avalanche qui s'est détachée du sommet a englouti deux camps et leurs occupants...
 
Quand le beau temps sera revenu, ceux qui partiront à la recherche de leurs compagnons ne reconnaîtront même plus les emplacements des camps ensevelis...
 
Sans plus attendre, nous gagnons le camp de base supérieur. Bernard, Gérard et moi décidons d'y rester en attendant la fin du mauvais temps. Histoire de nous prouver que nous n'abandonnons pas définitivement cette montagne! Dominique et les Sherpas se découvrent des raisons impérieuses de redescendre dans la verdure.
 
Avant de nous quitter, Lakpa accroche aux mâts des tentes quelques sachets de riz afin que les dieux protègent le camp contre les avalanches... Le comportement des Sherpas et le nôtre ont quelque chose d'ambigu. Très croyants, les Sherpas n'en sont pas moins méfiants et préfèrent s'éloigner : deux précautions valent mieux qu'une! Et nous, terriblement inquiets, nous restons là, « protégés » par ces amulettes auxquelles, contre toute logique, nous essayons de croire... Après tout, si tant de Népalais leur reconnaissent certains pouvoirs.
 
Au début de la nuit, la situation s'aggrave. Il neige sans arrêt depuis une vingtaine d'heures. Il est trop tard pour regagner la vallée. Sous la tente, le sentiment de claustration est encore accentué par les menaces du dehors. Je finis par sombrer dans un sommeil agité. Mes rêves sont liés à la tempête qui sévit.
 
Le crépitement de la neige contre la tente soudain s'intensifie. Monstrueuse, l'avalanche dévale la pente. Je la vois. L'énorme vague qui s'amplifie à chaque seconde va m'engloutir. Elle est haute comme un immeuble de dix étages. Bernard et Gérard ont réussi à se mettre à l'abri sans pouvoir me prévenir. Je suis seul. D'un bond, je m'extrais de mon duvet, ouvre la tente et me précipite droit devant moi...
 
Le cauchemar s'achève brutalement. En caleçon long, de la neige jusqu'aux cuisses, qu'est-ce que je fabrique dehors, au milieu des rafales de vent, le coeur fou?
 
Je ne peux me retenir et appelle mes deux copains. Quelques grognements ensommeillés me répondent : « Qu'y a-t-il? - Rien, rien. » Je préfère me taire, prenant conscience du ridicule de la situation.
 
Le lendemain matin, nous plions bagages, récupérons le matériel de valeur et quittons les lieux en vitesse. Quelques jours plus tard, quand nous y reviendrons, nous découvrirons le front haut et abrupt d'une importante coulée venue se figer à moins de 30 mètres de notre campement, et, émergeant de la neige, les sacs de riz fétiches accrochés par Lakpa. Il sourira d'un air entendu : « Avant de venir, j'ai rencontré mon ami le lama de Kathmandou. Il m'a donné ce riz et sa bénédiction. Sans lui ... »
 
Retrouvailles au camp de base. Sous les bâches du coin cuisine, le feu entretient un semblant de vie communautaire. C'est réconfortant malgré la fumée qui stagne, rabattue par l'humidité. Humbu, notre cuisinier, devient le personnage central du petit groupe pitoyable que nous sommes, recroquevillés sur nous-mêmes, plutôt démoralisés par l'ennui et la boue.
 
En un jour et demi, par paliers successifs, nous avons, en fait, déserté le Manaslu. Le sommet s'éloigne dans un futur plus qu'hypothétique. Il y a très peu de chances que nous retrouvions intactes les tentes et les cordes fixes. Tout sera à recommencer!
 
Sous les trombes d'eau, le camp de base apparaît lui aussi fragile et menacé. Le temps s'est refroidi, la neige remplace la pluie et s'accumule sur les bâches.
 
En pleine nuit un craquement sinistre nous réveille en sursaut. L'assemblage de grosses branches qui soutient notre abri vient de s'écrouler au ras du sol. La bâche, ruisselante d'humidité, nous frôle le visage. Un des mâts, brisé, l'a transpercée. Un peu partout se forment des rigoles. Le navire est en train de « couler ». Dans le faisceau de ma lampe, le visage d'Humbu, ahuri et barbouillé de sommeil. Il abandonne précipitamment la chaleur de son duvet (brave Humbu!) appelle les Sherpas à la rescousse. En vain. Confortablement installés dans leur tente, ils font la sourde oreille. Tout seul, il essaie de soulever les bâches. Peut-être ignore-t-il la poche d'eau qui s'est accumulée dans la toile au-dessus de sa tête. Il s'escrime. Encore quelques centimètres, et il va réussir. Nous l'observons avec une certaine inquiétude. Soudain, un bruit de déchirure. Humbu reçoit des paquets d'eau glacée et de neige fondue. Devant cette situation burlesque, Dominique et moi éclatons de rire comme des idiots. Hébété par cette douche glacée au milieu de son sommeil le plus profond, le « cook », désemparé, court se réfugier près du foyer éteint en poussant des grognements indistincts. On dirait les psalmodies d'un moine tibétain en mal de communication... Quelques instants plus tard, une épaisse fumée rampe vers nous. C'est Humbu qui, tant bien que mal, ayant rallumé le feu, fait sécher ses vêtements trempés. Pauvre vieux, pour lui, la nuit est finie...
 
30 septembre
 
O surprise! Au petit matin, le ciel est dégagé! La tempête a reflué, laissant notre camp ouaté de silence. Impression bizarre: on dirait que la nature, encore sous le choc, retient son souffle à l'aube d'une nouvelle vie.
 
Flânerie autour des tentes. Les Népalais s'activent déjà à dégager la neige. C'est sans doute la fin de l'attente. Il va me falloir sortir de mon cocon. Dur d'abandonner ces heures de farniente passées à lire, à écouter de la musique, à discuter, le Manaslu mis au coin, ailleurs dans ma tête. Comme on change, en peu de temps! J'appréhende presque la fin de cet entracte forcé, sa tranquillité.
 
Je fantasme à propos de la trace sur le glacier, des camps à reconstruire, des cordes à remplacer sous la menace des chutes de pierres et des avalanches. 3000 mètres à franchir pour rejoindre le camp II, 1600 mètres ensuite pour arriver jusqu'au sommet...
 
Nous saluons le premier vrai soleil de l'après-mousson. Un peu partout sur la lande, les herbes se redressent, comme pour se débarrasser de leur gangue de neige gelée. Tintement furtif d'un cristal qui se brise... Comme si elles se vengeaient, les taches de végétation s'étendent, se rejoignent, enserrent les plaques de neige avant de les faire disparaître. Venu de la vallée, le vent agite les tiges de joncs que le gel a durcies. Un son étrange qui me fait songer à des osselets s'entrechoquant... J'en oublie presque la rumeur qui monte de la Dudh Kola en pleine crue, gonflée par les pluies. Un vent violent s'est établi en altitude.
 
Dans ma tête et sans aucun rapport avec l'automne, puisqu'elle parle du printemps, rôde une chanson de Félix Leclerc:
« Quand deux oiseaux se battront le matin, sous la fenêtre,
Et que leurs cris aigus te sortiront du lit,
Ne cherche ni le mal ni le bien qui les agite ainsi,
Regarde dans la rue le printemps est venu,
Et si tu as aimé, tu t'attarderas, ce matin-là ... »
 
6 octobre
 
Au-dessus d'une ultime barre de séracs, Bernard et moi prenons pied sur le plateau sommital. Cinq heures que nous avons quitté Dominique et Gérard au camp II. Malgré le poids des sacs, sur la neige dure du grand couloir nous avons grimpé à bonne allure. Il y a encore quatre jours, nous marchions sur l'herbe humide du camp de base. Quatre jours seulement!
 
Aujourd'hui, pour la première fois, nous échappons à cette face ouest qui nous a maintenus quatre semaines dans une tension nerveuse permanente. Nous avons finalement eu la chance de passer au travers des dangers que la montagne tenait en suspens.
 
Devant cette pente qui s'adoucit, le soulagement nous envahit. Pourtant, le sommet demeure invisible, au-delà d'un moutonnement de croupes qu'il nous faudra gravir demain. Un parcours redoutable de près de 3 kilomètres, sans point de repère pour en atténuer la longueur. Nous sentons confusément qu'une seule tentative vers le sommet nous sera accordée. Avec l'arrivée de l'automne, la montagne s'assèche. Les chutes de pierres se multiplient et rendent la progression sur les cordes fixes de plus en plus risquée.
 
Il est temps de nous arrêter. L'ombre de nos silhouettes exagérément allongées, la morsure du vent que le soleil rasant n'adoucit plus, annoncent l'approche de la nuit. Surgie du fond des vallées, une vague d'obscurité vient submerger les reliefs les uns après les autres, à la poursuite de la lumière qui fuit à l'horizon, vers l'ouest. Devant nous, elle se déroule comme une marée montante, sur une telle étendue, avec une telle ampleur, que j'y vois une sorte de gigantesque basculement à l'échelle terrestre.
 
L'euphorie de la très haute altitude, c'est peut-être aussi cette faculté de s'émouvoir que l'on ravive en soi, cette fierté un peu naïve d'être les seuls témoins de spectacles qu'aucun mot, aucune image, ne pourront jamais traduire hors du lieu et de l'instant présent?
 
Une brume bleutée vient gommer légèrement le contour des montagnes. Elle est le prélude au froid intense qui, en altitude, précède toujours le crépuscule. Ce léger voile, cette teinte glaciale, je les ai déjà connus sur le K2 et au Dhaulagiri.
 
Il faut installer la tente-bivouac à l'abri du vent. Nous repérons ces skavras dont parlent les Japonais, curieuses formations de plaques de neige dure, instables, érodées à leur base par le vent, et qui couvrent la majeure partie du plateau. Un pénible travail de construction commence: dresser ces plaques fragiles, de plusieurs dizaines de kilos chacune, en un mur qui nous abritera des rafales de vent. Riche idée dont je suis fier. Le soleil disparaît. La ligne d'ombre remonte la première croupe qui nous domine, puis s'évanouit. Avant de nous glisser dans nos duvets, nous nous forçons à boire le plus possible. Cérémonial fastidieux où il faut d'abord faire fondre des gamelles de neige à la flamme capricieuse du réchaud, avant d'ingurgiter jusqu'à l'écoeurement des liquides plus insipides les uns que les autres. Depuis trois jours nous n'avons presque rien mangé. Heureusement, le repos forcé au camp de base nous a permis de faire quelques réserves...
 
19 heures. Nous nous allongeons du mieux possible entre les creux et les bosses du sol, qui ne sont jamais là où il le faudrait... Sur la toile de la tente, nos deux respirations ont laissé une trace de givre.
 
J'appréhende toujours ces nuits interminables en camp d'altitude. Les heures s'écoulent, mortelles, sans que je puisse vaincre l'insomnie due à l'inconfort.
 
Difficile de trouver la bonne position, de se caler une bonne fois pour toutes. Généralement, je finis par m'endormir un peu avant l'aube. Sommeil tardif qui s'intercale entre un état de semi-veille plein de songes diffus et la brutale réalité du jour. Je me réveille le matin dans un état second, aussi ahuri qu'au sortir d'un spectacle, une fois le rideau baissé, l'illusion envolée. Cette nuit, nous avons gardé nos chaussures aux pieds, juste délacées pour gagner du temps demain matin. Les duvets nous protègent mal  du froid intense. Le givre qui se détache de la toile nous glace le visage (bon pour la peau peut-être, mais pas très câlin!). À moitié endormi, je prends la résolution de regarder ma montre. Pour cela, je dois sortir mon bras du sac de couchage. L'idée fait son chemin dans ma tête, mais mon corps ne répond pas. Comme si ma volonté se heurtait à une sorte de mur invisible. L'instant d'après, je suis persuadé d'avoir vérifié l'heure, sans être pour autant capable de la préciser. Curieux! Rêve? Réalité? L'ébauche d'intention se prolonge par la quasi-certitude d'avoir agi...
 
Extrait du carnet de bord de Gérard Bretin
 
Pierre et Bernard sont partis vers le sommet. Dominique et moi sommes restés au camp II. L'attente commence. Bien qu'optimiste de nature, je songe aux risques qu'ils encourent. Inquiétude latente. En haute altitude, les réactions à la solitude (même à deux) et à l'inaction diffèrent d'un individu à l'autre. Dominique a besoin de parler pour se défouler; moi, je préfère laisser vagabonder mes pensées.
 
L'esprit trop occupé à gravir cette montagne, je n'avais pas jusqu'à présent saisi l'étrangeté de notre situation.
 
L'expédition m'apparaît comme un jeu dans lequel je me sens impliqué, obligé d'en accepter les règles sans pouvoir les modifier, obligé également de trouver en moi les ressources me permettant de m'adapter aux situations qu'il m'impose.
 
L'aventure est là. Dans un espace restreint, fictivement cerné. Une espèce de huis clos, terrain des peurs et des espoirs de chacun. L'absence de spectateurs concourt à renforcer le face-à-face avec soi-même. J'avais besoin depuis longtemps de ce genre de situation pour me retrouver, faire le point vis-à-vis de moi-même, recoller les morceaux d'une vie éclatée, éparpillée. Je pensais que la haute montagne m'aiderait à atteindre cet objectif. Personne en face de soi, qu’un lieu inerte. À moi d'en mesurer les difficultés, d'apprendre à soupeser mes forces et mes limites. Plaisir intense de ce défi gratuit où l'on peut même risquer sa vie sans contrepartie.
 
6 heures du matin. Bernard et moi émergeons d'un mauvais sommeil, avec déjà la sensation d'une pénible lassitude générale. Ignorant tout des conditions de neige, nous décidons cependant de ne prendre aucun matériel de couchage, en misant sur un aller-retour avant la nuit. Nous sortons à quatre pattes de la tente. Dehors, le vent n'est ni moins violent ni plus glacial que la veille. Le soleil, encore trop bas, n'a pu dissiper l'ombre qui couvre le plateau. À serrer les lanières des crampons, les doigts deviennent vite insensibles. Nous quittons le bivouac. Chacun marche à son rythme, seul désormais. Appuyés sur nos bâtons de ski, nous nous dirigeons vers la première croupe. Les skavras, trop instables pour supporter notre poids, nous obligent à d'interminables détours.
 
Le plateau n'est plus qu'un immense labyrinthe dont je ne parviens pas à déchiffrer le réseau. Aucun fil d'Ariane! L'idée de ne pas prendre le chemin le plus court, de marcher en pure perte, est exaspérante.
 
Je me retourne une dernière fois vers l'emplacement de notre tente : une tache sombre à peine discernable. Un instant, j'ai peur. Peur de ne pas la retrouver à la descente, surtout de nuit. Aucun repère sur ces pentes. Pour échapper à ce plateau, il n'y a que le chemin étroit emprunté à la montée. Se perdre ici sans abri signifierait sans doute la mort: à 7 500 mètres, on ne peut impunément marcher des heures durant à la recherche d'une issue. En 1974, les deux compagnons de Messner ont disparu non loin d'ici, en plein brouillard. Ils sont morts d'épuisement et de froid au terme d'une trop longue errance.
 
La pente s'adoucit provisoirement. Devant moi, à plusieurs centaines de mètres, un nouveau ressaut dominé par une pointe à 7980 mètres. Sur le versant est de cette antécime, j'ai vécu en octobre 1977 une expérience très dure avec Thierry Leroy. C'était notre première tentative sur un « 8000 ». Épuisés et découragés par la trace à faire, le froid et le manque de matériel, nous avions dû nous arrêter vers 7 600 mètres. Complètement isolés du reste de l'équipe réfugiée au camp de base, nous étions redescendus par nos propres moyens, les pieds gravement gelés. Transportés à dos d'homme jusqu'au village tibétain de Sama, nous avions été évacués par hélicoptère vers Kathmandou. Quarante-huit heures après, nous entrions à l'hôpital de Grenoble pour un morne et déprimant séjour de trois semaines...
 
Le soleil vient de surgir derrière le sommet du plateau. D'un seul coup, de vastes tourbillons de neige scintillent sous la lumière naissante... Je revois les cerfs-volants de Beni Sour, leurs évolutions dans la brise de la vallée. Peut-être existe-t-il vraiment, ce mystérieux langage du vent? Ces arabesques, ici comme là-bas, ne seraient-elles pas les seuls caractères visibles de son écriture secrète?
 
Je me dirige par rapport à l'antécime. D'après les photos, notre sommet doit se trouver à plus d'un kilomètre, à sa droite. J'essaie de m'arrêter le moins souvent possible, d'adopter un rythme régulier. Je ne me sens pas du tout au seuil de l'épuisement, mais plutôt en forme, même! Combien de temps va durer cet «état de grâce »? La défaillance physique et le découragement qui en découle me font peur.
 
Dans ma tête défilent des bribes de scénarios vécus, des souvenirs fugitifs, des discussions sans suite, un véritable théâtre sans qu'aucune des scènes ne s'impose vraiment, chassée par la suivante. Les personnages me sont familiers: parents, amis, dont j'ai du mal à reconstituer les visages. Réunis par une volonté autre que la mienne, ils chuchotent. Sans les saisir vraiment, je sens que leurs propos sont empreints d'une sorte de reproche. Peut-être est-ce une résurgence de cette culpabilité que j'éprouve parfois à poursuivre ces aventures marginales?
 
Soudain, je sens comme une présence au-dessus de moi. Des baguettes de bambou plantées dans la neige! Ne seraient elles pas les indices d'un passage récent? La voie normale qui vient de la vallée de Sama, au nord du Manaslu, doit forcément croiser ma route...
 
La perspective de rencontrer des inconnus, de voir leur stupeur, me réjouit, le temps de faire quelques pas. Le mirage est de courte durée. Sur ces pentes, je suis seul. Bien seul. Seules mes traces sont visibles. Derrière moi, pas de Bernard, dissimulé sans doute par la courbure du relief. À moins qu'il n'ait décidé de faire demi-tour? À quoi bon l'attendre... Cela ne changerait rien, ni pour lui ni pour moi.
 
Tout allait trop bien! Je suis pris de violentes crampes au ventre: sans doute le manque de nourriture et la tension nerveuse de ces derniers jours!
 
Courbé par cette douleur qui irradie dans tout le corps, je m'arrête à chaque pas. Chargé d'aiguilles de neige, le vent qui court me flagelle le visage. J'assiste impuissant au dérèglement de mon organisme, cette machine à la fois résistante et fragile qui m'a conduit jusqu'ici sans trop d'à-coups. Le dos au vent, je m'allonge quelques minutes dans la pente. Je gémis comme un enfant pour attirer l'attention (l'attention de qui?) sur mon triste sort! Je me sens atrocement seul. En marchant, j'avais presque oublié ma solitude, comme si le simple déplacement de mon corps était devenu à lui seul une présence.
 
La douleur s'atténue un peu. Je repars lentement, fixant mon attention sur les moindres détails de mon équipement, histoire de penser à autre chose qu'à mon mal...
 
Mes bâtons réglables deviennent des outils magiques dont je me sens totalement dépendant. Une sorte de complicité, ridicule en d'autres circonstances, s'établit entre eux et moi.
 
Un couloir s'amorce. Au-dessus, il me semble reconnaître le sommet: souvenir vague d'une photo, renforcé par le désir que j'ai de toucher au but! Mais ce n'est encore qu'une antécime! Sur son flanc droit, des traces de pas. En fait, je l'apprendrai par la suite, ces traces datent de l'expédition autrichienne du printemps dernier.
 
Ultime décor de ma progression solitaire, un décor qui témoigne d'une présence humaine récente; le seul dont je garderai un souvenir parfaitement clair.
 
L'arête, enfin!
 
Elle vient s'arc-bouter sur un piton rocheux qui se découpe sur le ciel. Le sommet est là, je n'ai plus à grimper. Mon regard balaie l'horizon. Plus rien ne le limite. Derrière le Peak 29, j'aperçois, tout proche, pour la première fois l'Himalchuli : pas un « 8 000 », un « 7 800 », le pauvre! Loin vers l'est, le massif de l'Everest. À l'opposé, le Dhaulagiri et les Annapurnas. Au nord, à perte de vue, des croupes monotones, celles des montagnes tibétaines. Depuis l'arête, les pentes plongent vers l'entaille mystérieuse de la vallée de Sama, 5 000 mètres plus bas. Je crois y distinguer la surface miroitante d'un petit lac glaciaire...
 
Ma conscience des choses devient discontinue, comme si mon cerveau se fermait par instants à un flot trop dense d'images concrètes, de souvenirs récents et d'intentions immédiates.
 
L'impression étrange que chacun de mes gestes se dissocie du précédent. Une sorte d'amnésie de la décision prise une seconde avant. Ainsi: je sais que je dois récupérer mon appareil photo, mais où est-il? Dans mon sac ou dans ma poche d'anorak? Et où poser le sac sur cette arête exiguë? Au lieu de chercher mon appareil dans ce sac, j'y range mes moufles, pour m'apercevoir en fin de compte que l'appareil est dans ma poche d'anorak… Impuissance à me concentrer sur le moindre petit problème…
 
Je voudrais que Bernard fût là. Je voudrais partager ces instants avec lui, comme si je n'étais pas capable de les assumer tout seul...
 
Notre premier « 8 000 » pour tous les deux!
 
Avec des moyens limités nous venons d'ouvrir l'un des itinéraires les plus coriaces de l'Himalaya. J'ai enfin résolu l'énigme d'un jeu dans lequel nous sommes plongés depuis dix mois. Les empreintes de mes crampons sur cette arête en sont les témoins. Mais je n'ai pas joué simplement pour triompher de ce sommet. L'objectif du vrai joueur n'est pas forcément de gagner. La fascination du jeu réside plutôt dans les embûches qu'il doit affronter. Le but atteint, le jeu perd de son intérêt...
Le sommet vaincu s'estompe peu à peu. Peut-être est-ce pour cela qu'il faut concrétiser sa victoire par des photos. Tant pis si, dans quelques mois, lorsque je les aurai trop regardées, elles ne seront plus bonnes qu'à être glissées dans un album qu'on n'ouvre jamais...
 
Demain, un nouveau projet naîtra, refoulant l'aventure présente loin, au tréfonds de ma mémoire...
 
Un jour, après un long moment d'oubli, quelques détails de cette histoire resurgiront, dénaturés peut-être, modifiés sans doute, mais retrouvant leur signification profonde... pour quelques instants.
 
Le temps a passé. Quelques minutes? Une heure? Je ne saurais dire. Je vais redescendre. Il y a trop de vent, il fait trop froid.
 
À 50 mètres, sous le sommet: Bernard.
« Combien de temps encore?
- Dans une demi-heure, tu y es.
- On se retrouve au bivouac. »
Simplicité des mots qui expriment tant de choses...
 
J'ai envie de m'allonger sur l'herbe du camp de base tiédie par le soleil d'octobre, hors d'atteinte de la montagne. De retrouver les visages souriants d'Ang Kami et de Lakpa, l'air ahuri d'Humbu, de discuter de l'avenir dans l'euphorie du succès tout neuf. Ou de me taire...