Page 5 sur 8 ALPES LOISIRS n°37 oct/nov/déc 2002
PIERRE BEGHIN LE PIONNIER DE L'EXTRÊME par Yves Ballu
Le
"Vous en avez parlé à vos parents ?" Quelle autre réaction peut avoir un fonctionnaire de l'ambassade du Pakistan interrogé par deux adolescents qui veulent gravir le K2, deuxième sommet le plus élevé de la Terre ? Évidemment, papa et maman ne sont pas au courant! Et les deux garçons repartent bredouilles. Nous sommes en 1967. Pierre, l'aîné, a seize ans; Claude, le cadet, quatorze. Un an plus tard, les frères Béghin se retrouvent, comme chaque été, en vacances à Chamonix avec leurs parents. Sous prétexte d'une randonnée au refuge du Couvercle, ils partent de bonne heure avec, au fond de leur sac, une corde, quelques pitons, une lampe de poche, une paire de crampons et un casque pour deux. Si les parents s'étaient doutés que leurs enfants allaient au Grépon, sans doute auraient-ils été plus inquiets: huit cents mètres d'une ascension très difficile, d'un cheminement compliqué ... En dépit de quelques avatars – erreurs d'itinéraire, glissades -, la "grande aventure" se solde par un glorieux succès et... une solide "engueulade maison" au retour. Mais la passion de Pierre est trop forte et l'affection de ses parents assez solide pour endurer l'inquiétude, l'angoisse parfois. Pas de révolte donc, mais une maturation rapide qui va lui permettre d'élever son niveau d'escalade et ses ambitions.
Dans le même temps, il poursuit ses études supérieures pour accéder à un "métier intéressant sur le plan intellectuel". À tort ou à raison, il considère que le grand alpinisme, celui qui requiert la liberté de s'entraîner, de choisir ses courses et ses compagnons, sans impératifs alimentaires, est incompatible avec la profession de guide.
Diplômé de l'École des Mines de Saint-Étienne, docteur ingénieur, il entre comme chercheur au Centre national du machinisme agricole et du génie rural des eaux et forêts (CEMAGREF) de Grenoble, spécialisé dans l'étude de la neige et des avalanches. Plus tard, il sollicitera auprès du ministère de la Jeunesse et des Sports le statut d'athlète de haut niveau. Réservé aux disciplines à médailles, ce statut, assorti d'une aide financière, permet aux sportifs engagés dans les grandes compétitions internationales de partager leur temps entre sport et vie professionnelle. Pierre Béghin sera le premier - et le seul - alpiniste à l'obtenir.
"Pousser l’aventure toujours plus loin"
Au fil des saisons, sa liste de courses s'enrichit: faces ouest de Blaitière et des Petites Jorasses ; face nord-est du Piz Badile dans les Dolomites ; pilier sud et directe américaine aux Drus ... Outre son frère avec lequel il continuera de faire équipe, il se lie avec de nouveaux compagnons de cordée : Jean-François Porret, Roger Reymond, Thierry Leroy, Érik Decamp, Bernard Müller, avec une mention particulière pour Roger Reymond, son "grand frère" en alpinisme, rencontré au Club alpin français (CAF) de Saint-Étienne. Il va ainsi mener une "double vie", s'efforçant aussi longtemps que possible de conjuguer sa carrière scientifique et l'emprise grandissante de sa passion montagnarde. Il s'entraîne beaucoup - escalade, course à pied, vélo -, pas toujours de façon rationnelle, n'hésitant pas à franchir le seuil de la souffrance. S'imposant une ascèse de vie rigoureuse, celui que l'on surnomme" Monsieur Pomme", en référence à sa consommation importante de fruits, ne boit jamais de vin. En 1972, il en vient logiquement aux pratiques extrêmes du grand alpinisme : solitaires et hivernales. Après les ascensions en solo de la face nord des Drus, de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses et du pilier Gervasutti au Frêney (mont Blanc), il participe à la première hivernale de la face nord-ouest de l'Ailefroide (Écrins), s'adjuge la première solitaire hivernale de la face nord directe du pic Sans Nom (Oisans) et réussit, avec Xavier Fargeas, la face nord directe des Droites et la première hivernale de la redoutable voie Bonatti-Vaucher dans la face nord des Grandes Jorasses. Que lui reste-t-il pour satisfaire son insatiable désir de "pousser l'aventure toujours plus loin" ? Il n'a ni le goût, ni sans doute le niveau, pour rivaliser avec les stakhanovistes de la performance verticale, les Christophe Profit, Éric Escoffier et autres virtuoses de l'escalade extrême. Alors, il se tourne vers les grands espaces himalayens, ceux que Reinhold Messner et Jerzy Kukuczka défrichent à courage que veux-tu. L'occasion se présente, à l'automne 1977, avec une expédition légère à l'arête est du Manaslu (
En 1979, Pierre Béghin est sélectionné pour l'expédition française au K2 (
Seul et sans oxygène
Après le Dhaulagiri (
Ce succès le conforte dans sa vocation : gravir les plus hauts sommets du monde. La notoriété qu'il en retire lui facilite l'organisation de nouvelles expéditions : autorisations, financement, matériel, compagnons de cordée ... Tantôt chef d'expédition, tantôt invité dans une équipe déjà constituée, il enchaînera les allers et retours entre son domicile dauphinois du Sappey-en-Chartreuse et l'Himalaya, alternant échecs et réussites. Le
Reste l'Everest ... le "toit du monde" (
Mais l'ambition de Pierre Béghin ne se réduit pas à un tête-à-tête avec une montagne, fut-elle la plus haute du globe. Après avoir gravi la face nord du Jannu (
Une détermination à toute épreuve
Cinq échecs à l'Everest, deux au K2 ... Tout autre que Pierre Béghin se serait découragé. Mais, figure de proue de l'himalayisme français, Pierre est doté d'une volonté inoxydable. Pas question de renoncer à la montagne, pas davantage question de réviser ses ambitions à la baisse.
De retour au Népal, il signe un nouvel exploit, le
Revenu en France, il rencontre Christophe Profit, champion des ascensions et des enchaînements en solitaire dans les Alpes. Logiquement, les deux hommes jettent leur dévolu sur le dernier problème de l'Himalaya: la redoutable face sud du Lhotse (
Ce demi-échec sera le prélude à un succès retentissant : l'ascension du K2 - enfin! - dès l'année suivante. Cette fois, la cordée Béghin-Profit prend le risque d'ouvrir un nouvel itinéraire, l'arête nord-ouest, comportant des difficultés rocheuses et glaciaires entre 6 600 et
Un mutant de la haute altitude
Avec un palmarès himalayen inégalé en France, auteur de trois livres et d'un grand nombre de photographies, distingué par la Fédération française de la montagne (lauréat du premier "Cristal"), Pierre Béghin connaît une consécration logique. Il est revenu si souvent de ces "voyages dans l'oxygène rare" que rien ne semble pouvoir arrêter ses incessants allers et retours entre l'univers de l'impossible où il maîtrise le risque tel un vieux dompteur et celui des humains où il éprouve une inguérissable nostalgie ... "La haute altitude me semble être le seul endroit au monde où l'individu devient un mutant", confie-t-il.
Avec un nouveau compagnon, Jean-Christophe Lafaille, un jeune alpiniste prodige de vingt-sept ans, dont c'est la première expérience himalayenne, il s'engage dans la face sud de l'Annapurna (
"Je suis sûr d'une chose: s'il m'arrive un jour d'éprouver de la nostalgie pour ces grands moments de mon passé, jamais je ne regretterai le chemin emprunté et les sacrifices faits pour vivre ma passion", avait-il confié... Pierre est donc mort dans l'exercice de sa passion. Sans regrets.
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