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Extrait du livre "Les Cinq Trésors de la Grande Neige" ed. Arthaud

Vous pourrez découvrir la suite de ce passage dès le 15 juin.

 

III
 
LE MANASLU
 
« LA MENACE SUSPENDU »
 
Grenoble, juillet 1981
 
Sur le mur, devant mes yeux, dans le bureau de notre association: «Les Expéditions grenobloises d'alpinisme », un télégramme épinglé depuis janvier:
 
PERMIT FOR WEST FACE (autorisation pour la face ouest)
 
Pourquoi la face ouest? Nul ne le sait, sauf peut-être le fonctionnaire népalais qui, entre deux bâillements, a écrit sur son registre: permit for west face.
Hasard? Destin? Je souris. Notre objectif initial, à Bernard Müller et à moi, était d'affronter le Manaslu (8 156 m) par son arête est, que j'avais pu observer en 1977 depuis la vallée de Sama, village tibétain à la frontière du Népal. Les « dieux » en avaient décidé autrement ...
Nos informations sur ce versant ouest sont très succinctes. Fait plutôt inquiétant, aucune expédition ne s'y est encore aventurée. Combien de chances avons-nous de réaliser notre scénario?
L'expérience du Dhaulagiri, malgré son échec relatif, m'a fait entrevoir une nouvelle manière d'aborder l'Himalaya. Comme au K2, j'ai remonté des cordes fixes, progressé de camp en camp, mais je n'ai pas eu le sentiment de me noyer dans une stratégie collective. J'ai pris conscience de ce que pouvaient faire deux grimpeurs vraiment motivés, sur des itinéraires difficiles en très haute altitude. Je sais maintenant avec certitude que ma passion de l'alpinisme ne pourra s'exprimer qu'à travers ce type d'expédition légère: monter avec quelques amis un projet où chacun s'investit du début jusqu'à la fin, plutôt que de n'être que l'un des membres sans responsabilité d'une grosse organisation, si prestigieuse soit-elle.
Rentré fin 1980 du Dhaulagiri, j'ai repris mon travail d'ingénieur. Mais ces hauts sommets d'Asie sont pour moi un domaine tellement fantastique que ma vie quotidienne en reste confusément imprégnée. Par moments, le désir de repartir me taraude. Perdu dans mes rêves, je n'accorde plus qu'une attention distraite aux êtres et aux choses qui m'entourent. Il m'arrive aussi de rester sourd à l'appel de la haute montagne et de chercher à me raccrocher à un univers plus confortable. Je me sens alors sur le même plan que la plupart des gens. Mon temps, comme le leur, se passe à résoudre les problèmes courants. Un quotidien sans véritable poids, où chacune de mes journées se déroule sans que je puisse en comprendre la signification profonde. Peut-être que les aventures qui me séduisent ne signifient pas grand-chose non plus. Mais il me suffit de les vivre pour que disparaisse le besoin de leur trouver un sens ...
Dans le local où se prépare notre future expédition au Manaslu, je suis seul. Bernard doit me retrouver en début d'après-midi. Devant moi, sur la table, des tas de papiers en désordre: lettres, factures à payer, plaquettes sur notre projet, articles de presse:
 
« Pierre Beghin et Bernard Müller vont mettre en pratique sur le terrain la nouvelle tactique pour gravir l'Himalaya ... Sur la face ouest du Manaslu, haute de 4000 mètres, qui présente un ensemble de difficultés rocheuses et glaciaires exceptionnelles [...]
C'est le nouveau style des années 80: engager des équipes légères dans les voies de hautes difficultés avec des moyens techniques limités ... Deux autres spécialistes de l'Himalaya les accompagneront: Gérard Bretin, professeur de gestion à l'école de commerce de Chambéry, et Dominique Chaix, médecin, déjà présent lors de l'expédition nationale au K2 en 1979. Quatre hommes seulement pour un sommet redoutable. P. Beghin et B. Müller, une cordée dont on reparlera [...]. »
 
Ben voyons! Le décor est planté, les acteurs sur le point d'entrer en scène. Si l'on se contente de ces quelques phrases bien tournées, sans chercher à creuser plus profond, l'illusion d'une action mûrement réfléchie, d'un problème bien posé, est parfaite. Bizarrement, cette sûreté de ton me gêne: il n'y a qu'à ... Tout à coup, j'ai le sentiment que nous en avons trop dit, que nos déclarations enthousiastes aux journalistes vont nous porter malheur!
Ces plans de bataille de dernière heure, ces déclarations à droite, à gauche, me semblent maintenant en complet porte à faux avec ce que nous allons vivre.
La pièce où je suis est plongée dans la pénombre. Atravers les persiennes demi-closes filtrent quelques rais de soleil.
Après la pause du déjeuner, Grenoble sort de sa léthargie. Par la fenêtre ouverte entre un flot de bruits confus dont j'essaie d'analyser la provenance: raclement des chaises et des tables tirées ou poussées sur la terrasse du bistrot voisin, éclats de voix brisant le ronron des conversations, rumeur sourde montant du boulevard à nouveau envahi par le rush des voitures en ce début d'après-midi.
Curieux sentiment d'angoisse. Derrière ces bruits coutumiers, cette agitation banale, j'ai soudain la révélation d'un événement très proche, inéluctable: mon départ pour le Népal, la certitude de l'aventure imminente.
Comment va-t-elle se dérouler? Quelle en sera l'issue? Aforce de me disperser d'un rendez-vous à l'autre, d'échafauder toutes sortes d'opérations publicitaires, de dresser des listes de matériel, j'ai presque perdu de vue que nous allions bientôt partir pour l'une des faces les plus mystérieuses de l'Himalaya ...
En toute hâte, nous avons réussi à trouver quelques photos de ce versant mal connu. Peu encourageantes d'ailleurs! Comment tracer un itinéraire sur une paroi haute de près de 4000 mètres, sans ligne d'ascension évidente, où alternent des barres de séracs en équilibre instable, des éperons rocheux sans issue, des couloirs d'avalanches ...
Elles laissent présager, ces photos, de gros dangers d'avalanches, et de chutes de pierres ... sans parler de nos angoisses personnelles. Au-delà de cette face peu hospitalière, des kilomètres de plateau. Difficile, depuis ce bureau paisible, d'imaginer ce massif austère à l'autre bout du monde, noyé sous la mousson. Les expéditions de printemps ont abandonné la montagne, ne laissant de leur passage que quelques traces, vite effacées par les tempêtes qui se succèdent. Quant au plateau sommital, à près de 8000 mètres, il évoque plus pour moi une vaste contrée interdite, en dehors du monde, qu'une citadelle haut perchée dont on associe généralement l'image à celle d'un sommet exigu.
Sur la carte de notre marche d'approche, dans une vallée encaissée, celle de la Dudh Kola, figure un point minuscule: Tilje. Les quelques hommes du village s'apprêtent sans doute à le quitter pour mener leurs troupeaux dans les pâturages d'altitude. Comment se douteraient-ils qu'une caravane viendra bientôt troubler leurs habitudes et qu'un jour de septembre quelques tentes seront plantées sur une moraine herbeuse, au pied du Manaslu?
Et moi, en ce soir d'août, dans mon village du Sappey-en-Chartreuse, suspendu au-dessus de l'Isère, alors que le soleil décline et jette ses derniers rayons sur les somptueuses forêts environnantes, je m'interroge. Pourquoi partir, pourquoi vouloir rompre avec cette douceur des êtres et des choses? Le village se réfugie dans l'ombre rafraîchissante. Quelques brumes s'effilochent au-dessus d'un pré marécageux. En une dentelle sombre, une crête de sapins se découpe sur le ciel doré par le couchant. Lentement, comme à regret, au-dessus de la forêt d'un vert presque noir, fine comme un liséré, la lumière s'amenuise. Le soleil bascule de l'autre côté de la Terre. Jamais je n'oublierai ce crépuscule d'une singulière netteté, presque trop parfait. Ai-je raison d'y voir l'annonce d'un brusque changement dans ma vie quotidienne?
 

 

 

 

Decouvrez la suite de son récit au Népal dès le 15 juin.